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Viol

L'Ombre dans le Berceau

Le silence de l'appartement de Hongjoong n'était jamais tout à fait complet. Il y avait toujours ce petit bruit de fond, cette respiration rythmée et fragile qui émanait de la chambre d'amis, transformée en nurserie par la force des choses. Pour le monde extérieur, Hongjoong était un héros, un survivant dont le courage avait fait tomber l'un des hommes les plus puissants de l'industrie. Pour lui-même, il n'était qu'une coquille vide, un homme dont le corps avait été le théâtre d'un miracle biologique né d'une horreur absolue.

Il était assis dans son salon, les lumières tamisées, fixant les reflets de la ville à travers la baie vitrée. Ses cheveux roux avaient poussé, perdant leur éclat de scène pour devenir une crinière sombre et négligée. Le procès était terminé. Lan croupissait derrière les barreaux pour une durée que les avocats qualifiaient de « exemplaire ». Mais pour Hongjoong, la sentence était perpétuelle.

Un cri monta de la pièce voisine. Un cri aigu, exigeant, qui lui fit serrer les dents. C'était l'heure du biberon.

Hongjoong se leva avec la lenteur d'un vieillard. Il se dirigea vers la cuisine, prépara le lait avec des gestes mécaniques, précis, dénués de toute tendresse. Il ne ressentait pas de haine envers le nourrisson, ce petit être nommé Minho que les membres d'ATEEZ couvraient de cadeaux et d'attention. Ce qu'il ressentait était bien pire : une indifférence glacée, une déconnexion totale.

Il entra dans la chambre. Minho s'agitait dans son berceau, ses petits poings fermés frappant l'air. Hongjoong le souleva, évitant soigneusement de croiser son regard. Il s'assit dans le fauteuil à bascule et lui présenta le biberon.

Le bébé s'apaisa instantanément, ses grands yeux sombres fixés sur le visage de son père. Hongjoong détourna la tête. Chaque trait de cet enfant lui rappelait Lan. La ligne de la mâchoire, la forme des yeux, cette manière d'exister qui semblait prendre toute la place. Minho était la preuve vivante de sa souillure, le vestige permanent de cette nuit dans le bureau en acajou.

On frappa doucement à la porte. Hongjoong n'eut pas besoin de demander qui c'était. Seonghwa entra, portant un sac de courses et ce regard empreint d'une pitié que Hongjoong ne supportait plus.

— Il a encore faim ? murmura Seonghwa en s'approchant.

— Apparemment, répondit Hongjoong d'une voix monocorde.

Seonghwa observa son ami. Il vit la distance, le bras tendu qui maintenait le bébé le plus loin possible du torse de Hongjoong, l'absence de caresses, le silence pesant.

— Tu devrais essayer de lui parler, Joong. Les médecins disent que c'est important pour le lien...

— Quel lien, Seonghwa ? coupa Hongjoong, les yeux toujours fixés sur le mur. Je le nourris. Je le change. Je le loge. C'est plus que ce que son géniteur a jamais fait pour moi.

Seonghwa soupira et s'accroupit près du fauteuil. Il tendit un doigt que Minho agrippa immédiatement. Un sourire triste étira les lèvres de l'ancien membre du groupe.

— Ce n'est pas lui, Joong. Il n'est pas Lan. Il est toi. Il est ton sang, ta force. Il a survécu à tout ça avec toi.

— Non, il est le résultat d'un crime. Quand je le regarde, je ne vois pas un fils. Je vois la raison pour laquelle je ne peux plus monter sur scène. Je vois la raison pour laquelle je me réveille en hurlant chaque nuit.

Le bébé finit son biberon et commença à sombrer dans un sommeil repu. Hongjoong le reposa dans le berceau avec une efficacité presque chirurgicale. Il ne resta pas pour le regarder dormir. Il sortit de la pièce, suivi par Seonghwa.

Dans le salon, l'ambiance était lourde. Seonghwa posa les courses sur le comptoir, mais il ne partit pas.

— Les autres s'inquiètent, dit-il enfin. Wooyoung voulait passer demain, mais il a peur de ta réaction. Tu t'enfermes, Hongjoong. Tu es devenu un fantôme dans ta propre vie.

— Je suis ce qu'il a fait de moi, répliqua Hongjoong en se servant un verre d'eau, ses mains tremblant légèrement. Vous voulez tous que je sois ce père aimant, cette icône de résilience. Mais la vérité, c'est que chaque fois que cet enfant me touche, j'ai l'impression que c'est la main de Lan qui se pose sur moi. Tu comprends ça ?

Seonghwa s'approcha et posa une main sur l'épaule de son leader. Hongjoong ne sursauta pas, mais il se figea.

— On est là pour toi. On peut s'occuper de lui. Si c'est trop dur...

— Non, lâcha Hongjoong avec une soudaine amertume. C'est ma responsabilité. C'est ma croix. Je ne laisserai personne d'autre porter ce fardeau. Mais ne me demandez pas de l'aimer. L'amour est mort dans ce bureau.

Les mois passèrent, mais le temps ne fit qu'accentuer la fracture. Minho grandissait, devenant un petit garçon vif et curieux. Il apprit à marcher, à dire ses premiers mots, mais il apprit surtout le silence de son père. Il comprit très tôt que pour obtenir de l'affection, il devait se tourner vers « Oncle Seonghwa » ou « Oncle San ». Son père, lui, était une statue de glace qui veillait à ses besoins physiques mais restait sourd à ses besoins émotionnels.

Un soir, alors que Minho avait environ deux ans, il s'échappa de sa chambre pendant la nuit. Hongjoong travaillait dans son petit studio personnel, composant des mélodies sombres qu'il n'enverrait jamais à personne. Il sentit une petite pression contre son genou.

Il baissa les yeux. Minho était là, serrant contre lui un doudou que Yunho lui avait offert. Le petit garçon leva ses mains vers lui, un geste universel demandant à être porté.

— Papa ? murmura l'enfant, ses yeux brillants dans la pénombre.

Hongjoong sentit une vague de panique monter en lui. Ce mot. Ce titre qu'il n'avait jamais revendiqué. Il vit les boucles brunes de l'enfant, la forme de son nez... et il vit Lan. Il vit l'homme qui l'avait brisé, l'homme qui lui avait pris sa dignité devant le monde entier.

— Retourne au lit, Minho, dit-il, sa voix tremblante malgré lui.

— Câlin ? insista l'enfant, ignorant la froideur de son père.

Hongjoong recula sa chaise brusquement, le bruit du métal contre le sol résonnant comme un coup de feu.

— J'ai dit : retourne au lit ! cria-t-il.

Minho sursauta, ses yeux s'emplissant instantanément de larmes. Il ne comprit pas pourquoi son père le repoussait avec une telle violence, mais il comprit la peur. Il fit demi-tour et courut vers sa chambre en sanglotant.

Hongjoong resta seul dans le studio, le souffle court. Il regarda ses mains. Elles étaient les mêmes que celles qui dirigeaient ATEEZ avec passion, les mêmes qui écrivaient des hymnes à l'espoir. Aujourd'hui, elles ne servaient qu'à repousser l'innocence.

Il s'effondra sur son bureau, cachant son visage dans ses bras. Il pleura pour la première fois depuis des mois. Il pleurait pour lui-même, pour le garçon qu'il avait été, et pour le petit être dans la chambre voisine qui n'avait rien demandé à personne.

Le lendemain, Seonghwa passa comme d'habitude. Il trouva Hongjoong assis sur le sol du salon, fixant le vide. Minho jouait sagement dans un coin, mais il gardait une distance de sécurité avec son père, un comportement inhabituel pour un enfant de son âge.

— Il s'est passé quelque chose ? demanda Seonghwa en fronçant les sourcils.

— Je ne peux pas le faire, Seonghwa, murmura Hongjoong. Je ne peux pas être ce qu'il attend. Je le détruis. Mon silence est en train de le briser autant que Lan m'a brisé.

Seonghwa s'assit à côté de lui, le dos contre le canapé.

— Tu n'es pas obligé de l'aimer tout de suite, Joong. Tu as subi un traumatisme que personne ne peut imaginer. Mais regarde-le. Il n'a pas les yeux de Lan. Il a tes yeux quand tu étais fatigué après un concert, mais que tu refusais de lâcher prise. Il a ta ténacité.

Hongjoong tourna la tête vers Minho. L'enfant essayait d'empiler des cubes, échouant sans cesse, mais recommençant avec une détermination farouche. C'était vrai. Cette persévérance, c'était celle de Hongjoong.

— Il n'a pas de père, dit Hongjoong. Lan n'est rien pour lui. Et moi... je ne suis qu'un gardien.

— Alors sois le meilleur gardien possible, répondit Seonghwa avec douceur. Laisse-nous t'aider. Tu n'as pas à porter ce secret et cette douleur seul. Le monde sait ce qui t'est arrivé, Hongjoong. Tu n'as plus besoin de te cacher derrière cette armure de glace.

Les années continuèrent de défiler. Hongjoong ne devint jamais le père chaleureux et démonstratif dont Minho rêvait peut-être secrètement. Il restait distant, souvent plongé dans son travail, incapable de surmonter totalement le dégoût de l'origine de cette vie. Pourtant, quelque chose changea.

Il commença à lui apprendre la musique. C'était leur seul terrain d'entente, le seul langage où les souvenirs de Lan ne s'immisçaient pas. Devant un piano, Hongjoong pouvait poser sa main sur celle de son fils pour corriger une note, sans que son corps ne se crispe de dégoût.

Minho grandit en sachant que son père était un homme brisé, un homme qui l'aimait peut-être à sa manière, mais qui était incapable de le montrer. Il apprit à lire entre les lignes : un nouveau carnet de partitions déposé sur son lit, un repas préparé avec soin, le silence respectueux de Hongjoong pendant ses répétitions.

Un soir, alors que Minho avait seize ans, il trouva son père sur le balcon de leur appartement. Hongjoong regardait les lumières de Séoul, une cigarette à la main. Il ne fumait que lorsqu'il était particulièrement mélancolique.

— Tu penses encore à lui ? demanda Minho en s'appuyant contre la rambarde.

Hongjoong ne sursauta pas. Il savait que son fils était là depuis plusieurs minutes.

— Je ne pense jamais à lui, répondit Hongjoong honnêtement. Je pense à ce que j'aurais pu être si cette nuit n'avait pas existé.

Minho resta silencieux un moment, puis il posa une question qu'il gardait en lui depuis l'enfance.

— Est-ce que tu regrettes que je sois né ?

Le cœur de Hongjoong manqua un battement. Il regarda son fils. Minho était devenu un jeune homme magnifique, portant en lui une force tranquille. Il n'avait rien de la cruauté de Lan. Il était le produit d'une tragédie, mais il était aussi le seul miracle que Hongjoong ait jamais possédé.

Hongjoong écrasa sa cigarette et soupira. Pour la première fois de sa vie, il ne détourna pas le regard.

— Pendant longtemps, j'ai cru que oui, admit-il d'une voix rauque. J'ai cru que tu étais la fin de ma vie. Mais avec le temps, j'ai réalisé que tu étais la seule chose qui m'obligeait à rester debout. Je ne suis pas un bon père, Minho. Je ne sais pas comment donner ce que je n'ai plus. Mais je ne regrette pas que tu sois là. Tu es la seule victoire que j'ai remportée sur lui.

Minho hocha la tête. Ce n'était pas une déclaration d'amour passionnée, ce n'était pas le pardon total, mais c'était la vérité. Et pour eux deux, c'était suffisant.

Hongjoong retourna à l'intérieur, laissant son fils seul face à la ville. Il ne serait jamais l'homme qu'il était avant le Gayo Daejeon. Il resterait marqué par les cicatrices de l'agression de Lan, par l'humiliation publique et par la douleur de l'accouchement sous les projecteurs. Mais dans le silence de son appartement, alors qu'il entendait Minho jouer quelques notes de piano dans la pièce d'à côté, il sut qu'il avait survécu.

L'ombre de Lan s'était enfin dissipée, non pas par l'oubli, mais par la simple existence d'un enfant qui, malgré tout, avait choisi de briller. Hongjoong s'assit à son bureau, prit une feuille blanche et commença à écrire. Pas une chanson de douleur, pas un cri de haine. Juste une mélodie pour celui qui, sans le savoir, l'avait sauvé de l'abîme.

La vie sans père n'était pas une vie vide. C'était une vie de reconstruction, de silences apprivoisés et d'une affection qui, bien que rare, était d'autant plus précieuse qu'elle avait été arrachée au néant. Hongjoong, le leader d'ATEEZ, n'était plus. Mais Hongjoong, l'homme qui avait survécu à l'impensable, était enfin en paix.