Together
Les Cicatrices de l'Orage
La poussière de la route de Long Island collait à ma peau, mais pour une fois, l'inconfort habituel du voyage ne m'atteignait pas. J'avais passé les deux derniers jours dans un état de transe étrange, une sorte de flottement post-combustion que seul Hector était capable de provoquer. Chaque fois que le col de ma veste frottait contre la marque qu'il avait laissée à la base de mon cou, un frisson électrique me parcourait l'échine, me rappelant l'odeur de l'ozone et la chaleur de ses mains.
Passer la barrière magique du Camp des Sang-Mêlé fut comme franchir une frontière entre deux mondes. D'ordinaire, je rentrais ici la tête haute, prête à aboyer des ordres à mes frères et sœurs de la cabine cinq. Aujourd'hui, mes yeux cherchaient instinctivement une silhouette précise. Une carrure de près de deux mètres, des cheveux noirs coupés court et cette démarche calme, presque royale, qui le distinguait de tous les autres demi-dieux.
Je me dirigeai d'abord vers la cabine 1. Le temple miniature de Zeus trônait, austère et silencieux, au sommet de la colline. Je frappai à la porte massive, un marteau de bronze à la main. Pas de réponse. Le silence qui s'en dégageait était glacial, dénué de la présence vibrante que je connaissais.
— Hector ? grognai-je, bien que je sache déjà qu'il n'était pas là.
Je fis le tour du camp. L'arène était bondée. Les bruits de l'acier contre l'acier et les cris d'entraînement remplissaient l'air. Je scannai les combattants, espérant voir son armure d'avant-bras briller sous le soleil de midi. Rien. Juste des fils d'Hermès qui s'essayaient à l'escrime et quelques enfants d'Apollon qui pariaient sur les duels.
Mon irritation commença à se transformer en une boule d'anxiété sourde au creux de mon estomac. Ce n'était pas son genre de se cacher. Un fils de Zeus ne passait pas inaperçu. Je me rendis à la Grande Maison, bousculant au passage un groupe de satyres qui discutaient de la récolte de fraises. Chiron était en réunion avec Monsieur D., et personne ne semblait avoir vu le "grand Diogenes" depuis quarante-huit heures.
C'est près du mur d'escalade que je croisai enfin Mark, l'un de mes frères les plus fiables. Il était en train de polir son bouclier, l'air sombre.
— Mark ! aboyai-je en l'attrapant par l'épaule. Où est Hector ?
Il sursauta, laissant presque tomber son équipement. Quand il vit que c'était moi, son expression passa de la surprise à une sorte de pitié malaisée qui me fit bouillir le sang.
— Clarisse... tu viens d'arriver ?
— Évidemment que je viens d'arriver, cervelle de moineau ! Où est-ce qu'il se cache ? On avait rendez-vous pour un entraînement au corps à corps.
Mark déglutit, évitant mon regard. Il pointa lentement du doigt vers le bâtiment blanc aux toits de tuiles rouges situé à l'écart. L'infirmerie.
— Il y a eu une attaque, Clarisse. Juste après qu'il soit revenu de Phoenix. Une patrouille a été prise en embuscade par une bande de Laestrygons et quelques empousai. Hector... il s'est interposé pour que les plus jeunes puissent se replier. Il a pris cher.
Mon cœur manqua un battement. La force brute qui m'animait d'ordinaire sembla s'évaporer, me laissant les jambes en coton.
— À quel point ? demandai-je, ma voix n'étant plus qu'un murmure rauque.
— Ça fait deux jours qu'il est là-bas. Les enfants d'Apollon ont dû utiliser presque tout leur stock de nectar. Il a... il a été salement amoché, Clarisse.
Je ne l'écoutai pas finir. Je partis en courant, bousculant tout ce qui se trouvait sur mon passage. L'infirmerie sentait le désinfectant, le thym et le miel magique. L'atmosphère y était feutrée, seulement troublée par les gémissements étouffés de quelques blessés légers.
Je trouvai son lit au fond, isolé par un paravent blanc.
Quand je le vis, mon souffle se bloqua dans ma gorge. Hector, mon Hector, le géant invincible qui m'avait possédée avec la fureur d'un dieu deux jours plus tôt, n'était plus qu'une ruine.
Son visage, d'ordinaire si pur malgré ses vieilles cicatrices, était marqué par des ecchymoses violacées et une longue entaille qui barrait sa joue droite, fermée par des points de suture dorés. Son torse massif était presque entièrement recouvert de bandages blancs, à travers lesquels on devinait la forme de ses muscles tendus par la douleur. Sa main droite était enserrée dans un plâtre rigide, tout comme sa jambe gauche, suspendue par un système de poulies.
Il avait l'air si petit, si fragile dans ce lit trop étroit pour sa stature de titan.
Je m'approchai lentement, mes bottes grinçant sur le sol propre. Je m'assis sur le bord du matelas, mes mains tremblant comme jamais elles ne l'avaient fait sur un champ de bataille. Je n'osais pas le toucher, de peur de briser ce qui restait de lui.
— Espèce d'idiot, murmurai-je, les larmes piquant mes yeux. Espèce de grand imbécile héroïque.
Je restai là, à l'observer pendant ce qui me parut être des heures. Le moniteur magique à côté de son lit émettait un battement régulier, signe que son cœur de demi-dieu luttait toujours. Je remarquai que son bras gauche, celui avec l'armure soudée, était posé sur le drap. Le métal semblait terne, comme si le lien électrique qui l'unissait à Hector s'était affaibli.
Soudain, ses paupières frémirent. Un gémissement sourd s'échappa de ses lèvres gercées. Ses yeux gris s'entrouvrirent, d'abord flous, cherchant un point d'ancrage dans la pièce. Quand ils se posèrent sur moi, la reconnaissance fut instantanée.
— Clarisse ? sa voix était un râle, un son brisé qui me déchira le cœur.
— Je suis là, Hector. Je suis là.
Je pris délicatement sa main valide, celle qui n'était pas dans le plâtre. Elle était brûlante de fièvre. Il pressa faiblement mes doigts, un petit sourire douloureux étirant ses lèvres.
— Tu... tu as une mine affreuse, plaisanta-t-il faiblement.
— C'est moi qui ai une mine affreuse ? Regarde-toi ! Tu es une épave, Diogenes. Qu'est-ce qui t'a pris de jouer les martyrs ?
Il ferma les yeux un instant, reprenant son souffle.
— Il y avait des nouveaux... des gamins de dix ans. Je ne pouvais pas... je ne pouvais pas les laisser se faire massacrer.
— Et tu as pensé à moi ? aboyai-je, ma colère reprenant le dessus pour masquer ma détresse. Tu as pensé à ce que je ferais si tu ne revenais pas ? On avait dit "plus jamais de secrets", Hector. On avait dit qu'on était une équipe.
Il ouvrit à nouveau les yeux. L'orage gris y était revenu, plus calme, plus profond.
— Je savais que je reviendrais. Je devais te revoir. Je n'avais pas fini de te... de te rendre folle, tu te souviens ?
Je sentis une larme traîtresse couler sur ma joue. Je l'essuyai d'un geste rageur.
— Tu es un crétin fini.
Je me penchai vers lui, faisant attention à ne pas peser sur ses blessures. Je déposai un baiser léger, presque immatériel, sur son front brûlant. L'odeur de l'infirmerie ne parvenait pas à masquer totalement son odeur à lui, cette senteur de pluie et de puissance qui m'était devenue indispensable.
— Les médecins disent quoi ? demandai-je en caressant doucement sa main.
— Que je suis coriace. Le nectar fait son travail. Mais je vais être coincé ici un moment. La jambe a été broyée par une masse de géant.
Je sentis une bouffée de haine pure envers les monstres qui lui avaient fait ça. Si ces Laestrygons n'étaient pas déjà morts, je les aurais traqués jusqu'aux confins du Tartare pour les dépecer moi-même.
— Je vais rester, dis-je fermement. Je vais dormir ici. Si un gamin d'Apollon essaie de me faire sortir, je lui ferai avaler sa lyre.
Hector laissa échapper un petit rire qui se transforma rapidement en une quinte de toux douloureuse. Je posai ma main sur son torse, sentant les bandages bouger sous mes doigts.
— Ne ris pas, imbécile. Repose-toi.
— Reste... reste près de moi, Clary. Raconte-moi... raconte-moi Phoenix. Dis-moi que ce n'était pas un rêve.
Je m'allongeai tant bien que mal dans le petit espace libre à côté de lui, faisant attention à son plâtre. Je posai ma tête sur son épaule valide, évitant les zones meurtries.
— Ce n'était pas un rêve, Hector. Les marques sur ton cou sont toujours là, sous les pansements. Je les ai vues quand je suis arrivée.
Il soupira d'aise, sa main valide venant se poser maladroitement sur mes cheveux.
— Raconte-moi, murmura-t-il.
Alors, pour la première fois de ma vie, je ne parlai pas de guerre, de stratégie ou de conquête. Je lui parlai à voix basse de la chaleur du soleil de l'Arizona, de l'odeur de la cuisine de ma mère, et de la façon dont son électricité m'avait fait me sentir vivante dans cette douche brûlante. Je lui racontai tout ce que je n'osais pas dire quand il était debout et fort.
Je lui parlai jusqu'à ce que sa respiration devienne régulière, jusqu'à ce que la fièvre semble retomber un peu. Il s'endormit, sa main toujours perdue dans mes boucles.
Je restai éveillée, montant la garde. Je regardais les points de suture sur sa joue, la rigidité de son plâtre, et la pâleur de ses lèvres. Le fils de Zeus était tombé, mais il n'était pas brisé. Et tant que je serais là, personne ne s'approcherait de lui.
La fille d'Arès avait trouvé sa cause la plus noble : protéger l'orage qui habitait son cœur.
Dans le silence de l'infirmerie, je fis un serment silencieux à mon père, à Zeus, et à tous les dieux de l'Olympe. S'ils osaient encore toucher à Hector, s'ils essayaient de me l'enlever, je mettrais le feu au monde.
Parce que sous les bandages et les plâtres, sous les cicatrices et la douleur, Hector Diogenes était à moi. Et la guerre ne faisait que commencer.
Le lendemain matin, la lumière du jour commença à filtrer à travers les fenêtres hautes de l'infirmerie. Will Solace entra avec un plateau de médicaments et de nectar, s'arrêtant net en me voyant endormie contre Hector. Il s'apprêtait à dire quelque chose, sans doute pour me rappeler le règlement, mais je lui jetai un regard si noir, si chargé de promesses de violence, qu'il se contenta de poser le plateau et de reculer en silence.
Hector s'éveilla peu après. Il semblait avoir repris quelques forces. Ses yeux étaient plus clairs, moins voilés par la douleur.
— Tu es toujours là ? demanda-t-il, sa voix retrouvant un peu de son timbre grave.
— Je te l'ai dit, Diogenes. Je ne te lâche pas.
Il essaya de se redresser, grimaçant lorsque sa jambe bougea.
— Clary... aide-moi à m'asseoir un peu.
Je l'aidai avec une infinie douceur, disposant les oreillers derrière son dos. Une fois installé, il me regarda longuement.
— Mark m'a dit que tu avais cherché partout.
— J'ai failli raser la cabine d'Hermès parce qu'ils ne savaient pas où tu étais.
Il sourit, un vrai sourire cette fois, qui illumina son visage malgré les bleus.
— Je suis désolé de t'avoir fait peur.
— Ne sois pas désolé. Sois juste prêt à souffrir quand tu sortiras d'ici. Parce que je vais te faire payer chaque minute d'inquiétude avec un entraînement que tu n'oublieras jamais.
Il attrapa ma main et la porta à ses lèvres. Le contact était électrique, une petite étincelle familière sautant entre nos peaux.
— J'ai hâte, Clarisse.
Nous passâmes la matinée ainsi. Les autres pensionnaires passaient parfois la tête derrière le rideau, mais s'éclipsaient rapidement en voyant l'expression sur mon visage. Hector recevait les nouvelles du front, les détails de l'attaque, mais son attention restait fixée sur moi.
Vers midi, Chiron vint nous rendre visite. Le centaure entra avec sa majesté habituelle, son regard paternel se posant sur nous.
— Hector, je suis heureux de voir que tu reprends des forces. Clarisse, je suppose que c'est inutile de te demander de retourner à tes devoirs de cabine ?
— Parfaitement inutile, Chiron, répondis-je sans ciller.
Le vieux centaure sourit.
— Très bien. Hector, ton père a été informé de ta bravoure. Il est... satisfait. Mais évite de te faire écraser par un géant chaque semaine, nous n'avons pas assez de nectar pour ça.
— Je ferai de mon mieux, Monsieur, répondit Hector avec un clin d'œil vers moi.
Quand Chiron repartit, Hector se tourna vers moi, son expression devenant plus sérieuse.
— Clarisse, écoute... ce qui s'est passé à Phoenix...
— Ne commence pas, Hector.
— Non, laisse-moi finir. C'était la première fois que je me sentais... normal. Pas comme un demi-dieu, pas comme une arme. Juste comme un homme. Et c'est grâce à toi. Ces blessures, ces plâtres... ce n'est rien. Parce que je sais ce qui m'attend quand je serai guéri.
Je sentis une boule se former dans ma gorge. Je n'étais pas habituée à tant de sincérité, à tant de vulnérabilité partagée.
— Tu vas guérir, Hector. Et on retournera à Phoenix. Ou n'importe où ailleurs. Mais cette fois, c'est moi qui m'occuperai des géants.
Il rit doucement, serrant ma main.
— Je n'en doute pas une seconde.
Les jours suivants furent une épreuve de patience. Je restai à ses côtés, l'aidant à manger, à changer ses pansements, à supporter l'ennui de l'infirmerie. Nos nuits étaient peuplées de murmures et de promesses, de plans pour l'avenir et de souvenirs de notre brève escapade.
Peu à peu, les bandages tombèrent. Les cicatrices s'estompèrent, laissant place à de nouvelles marques qui venaient s'ajouter à la collection sur son corps. Le plâtre de sa main fut le premier à partir, puis celui de sa jambe.
Le jour où il fit ses premiers pas hors de l'infirmerie, tout le camp s'était rassemblé pour le voir. Il s'appuyait sur une béquille de bronze, mais il marchait la tête haute, son bras gauche brillant sous le soleil.
Je marchais à ses côtés, fière comme jamais.
Nous nous arrêtâmes au sommet de la colline, là où tout avait commencé. Hector regarda l'horizon, puis se tourna vers moi.
— Alors, Clarisse La Rue. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
Je souris, un sourire carnassier, et je l'attrapai par le col de son t-shirt, l'attirant vers moi.
— Maintenant, Diogenes, on va montrer à ce camp ce qui se passe quand l'orage et l'acier décident de ne plus jamais se quitter.
Je l'embrassai devant tout le monde, une revendication publique, une déclaration de guerre contre la solitude. Et alors que je sentais son électricité courir à nouveau sous ma peau, je savais que plus rien, ni dieu ni monstre, ne pourrait jamais nous briser.
L'orage était de retour, et il était plus puissant que jamais.